jeudi 30 avril 2026

À travers l'oeil de Dieu

 "L'avion est aussi une expérience visuelle hors du commun. Avec lui, la Terre devient soudain visible, on l'appréhende dans sa globalité, sa rotondité, on découvre le détail de ses plis, de ses méandres, les anfractuosités de ses reliefs, le scintillement de ses villes, on embrasse d'un seul coup d'oeil la totalité et le dérisoire de millions de vies terrestres. Comme une métaphore de la toute-puissance divine. Un peu plus et l'on se prendrait pour Dieu. Ou à l'inverse, dans une perspective plus temporelle, on est rabaissé à l'échelon le plus bas et le plus humble de notre condition humaine, réduit à l'état de monade parmi les monades. Car le voyage aérien peut faire office de leçon de vie : tout ce qui, au sol, était gros, grave, important, préoccupant, devient dans les airs petit, insignifiant, relatif, indifférent. Et l'on se sent comme avalé dans un grand tout. Poussière en suspension au-dessus d'autres poussières."

(Sébastien Porte, Le dernier avion)

Société liquide

 "Selon ces différentes théories, l'individu postmoderne ne s'identifierait plus à un lieu en particulier, celui où l'on naît, travaille, fonde une famille, vieillit et meurt, mais il traverserait tout au long de sa vie différentes expériences relationnelles, inscrites chacune dans des lieux différents, ce qui lui conférerait une forme d'identification multiple. Par ce vagabondage identitaire, il laisserait derrière lui les structures d'organisation anciennes, dites "solides", où les normes étaient créées collectivement (le village, la tribu, la société d'ordres, le parti, les institutions de la République...), pour se fondre dans une "société liquide", où son statut social et son identité seraient définis uniquement en termes de choix individuels, variant au gré de ses déplacements et de sa flexibilité, et où l'acte de consommation serait la seule valeur de référence. L'avion, ici, joue donc un rôle de facilitateur essentiel. Il contribue au métissage des identités en même temps qu'au cosmopolitisme des groupes sociaux. Et au territoire de référence unique où s'ancrait autrefois l'existence humaine, il substitue une sorte de territoire en pointillé. La biographie de l'individu devient une collection de coupons de vol, où aucune destination n'a plus de valeur que les autres."

(Sébastien Porte, Le dernier avion)